LA PETROLEUSE



Mai 1989

Je suis arrivée un petit peu en avance, pas trop, juste assez pour être polie mais ne surtout pas leur laisser voir à quel point je le veux.

Je me retourne et je ne vois que des visages tendus. Ils ont l'air aussi énervés que moi, ils évidemment, pas de elle.

Bien entendu, ils sont tous sur leur trente et un. Veste et cravate.. Classique.
Ai-je eu raison de m'habiller comme ça ? Non, décidément, je ne pouvais pas m'habiller en jupe pour venir à cet entretien, mais mon tailleur cuir.. J'espère que ça n'est pas trop provocant.

J'ai adopté le bon ton, les talons pour montrer que je suis féminine et le tailleur pantalon pour prouver que malgré tout...

Je ne regrette rien et je suis heureuse d'être là, je vais leur prouver que je peux le faire.

Un an que j'y pense et le moment est arrivé.

Tout a commencé il y a un an, quand Joël m'a téléphoné un jour : "Magali quand est-ce qu'on se voit ? Je dois absolument te présenter quelqu'un. Tu verras, son histoire, c'est tellement toi."

Joël me connaît si bien, il doit avoir de bonnes raisons.

Nous nous sommes rencontrés, il y a trois ans, à l'école, il était le président d'un club, j'étais la trésorière d'un autre. Nos deux clubs ayant des vues divergentes, nous avons commencé par nous battre avant de devenir les meilleurs amis du monde.

L'année suivante, Joël partait continuer ses études à Paris pendant que je finissais les miennes à Lyon, tout en passant d'un club à l'autre et en enchaînant les présidences de deux géants de l'école, dont le Bureau des Elèves d'une école de 3000 étudiants.

Une première dans cette école qui ne compte pas moins de vingt-cinq pour cent d'éléments féminins, mais où on ne trouve guère d'étudiantes à la tête des cinquante clubs. Mes présidences consécutives avaient provoqué autant de surprises que de suspicions et autant d'encouragements que de croche pieds. Mais rien ne pouvait m'arrêter et je leur ai prouvé à tous qu'une femme est tout aussi capable.

Je repense à tout ça, aujourd'hui, et ça me soutient. Oui, j'ai déjà affronté des situations pires, des mises à l'épreuve dues au seul fait de mon sexe et à 22 ans me voilà prête à défier le monde.
Après le coup de fil de Joël, je restais assise un moment à réfléchir. J'avais besoin d'un nouveau challenge dans ma vie.
Je m'étais attaquée aux plus gros clubs et j'avais réussi. Maintenant je rêvais de partir à l'étranger, de changer de cadre. Pourtant, je ne suis pas malheureuse mais je ne suis pas bien dans ma vie sans nouveauté.
Une vie semblable à des milliers : des parents fonctionnaires, une enfance dorée, des études honorables, le divorce de mes parents à seize ans, le bac à dix-sept et l'école d'ingénieurs.
Vraiment rien à dire, pas de malheurs d'enfance à confesser plus tard sur le sofa d'un psychiatre pour expliquer mon comportement ; une vie normale et heureuse, une enfance sévère et choyée, des études sans surprise et un diplôme à venir.
Et bien sûr ma vie ne serait pas complète sans un chagrin d'amour d'adolescence. Deux ans et demi de promesses et d'amour toujours pour finir par cette lettre : "j'ai rencontré quelqu'un et je crois que beaucoup de choses vont changer entre nous". C'est encore trop récent pour que je m'en sois complètement remise mais je le porte comme une vieille cicatrice que l'on caresse de temps en temps et qui vous aide à mûrir.

Un jour je suis montée à Paris pour revoir Joël et rencontrer cet ami dont il m'avait tant parlé.
Il n'a que quelques années de plus que moi mais fait déjà homme mûr quand je fais adolescente attardée avec mon jean et mes baskets, bien sûr il est beau et bien sûr il est arrogant. Il revient du Brésil où il a travaillé pendant trois ans comme ingénieur terrain sur les rigs (plates-formes dans leur jargon) de forage. Une vie trépidante où il faut être prêt sur un coup de fil, à toute heure du jour ou de la nuit, à sauter dans son quatre-quatre pour partir sur un rig en pleine cambrousse et prendre des mesures.
Je ne comprends pas bien en quoi consiste son travail, mais se retrouver en pleine jungle, seule avec ma voiture tout-terrain à effectuer un travail aussi éloigné que possible du train-train quotidien ; voilà qui me tente et me fait déjà rêver. Je repars les yeux remplis d'étoiles.

Puis je rencontre les recruteurs de BOITE au cours de notre forum annuel entreprises - étudiants, il me faut à peu près une heure pour les convaincre qu'effectivement je réalise la folie qui m'habite, moi une femme, à vouloir postuler pour une telle position, mais que malgré tout j'ai la prétention de croire que je pourrais peut-être y arriver si ces messieurs voulaient bien me donner une chance de leur prouver ce que je sais faire ou au moins me donner un questionnaire à remplir.

Bon, ça y est, ils viennent nous chercher. Une demi-heure de retard, c'est raisonnable.
Ah, si je n'étais pas si nerveuse...
Après les phrases de bienvenue habituelles, nous avons le droit à trois heures de présentation de BOITE à grand renfort de documentaires vidéos pendant lesquelles je manque de m'endormir à plusieurs reprises. Bon début, Magali, pour leur montrer ton enthousiasme exceptionnel qui compense ton sexe faible.
Puis, pour nous réveiller, le déjeuner avec le recruteur. Une manière de nous décontracter et de nous laisser poser toutes les questions qui nous démangent. Il en profite pour essayer de juger nos motivations respectives et bien entendu, je n'évite pas les inévitables questions :
- Mais pourquoi voulez-vous faire ce métier ? Et qu'en pense votre mère ?
- Posez-vous ces questions aux hommes également ?
Et la réponse embarrassée du recruteur :
- Non.
- Est-ce que cela veut dire que j'ai droit à un traitement spécial parce que je suis une femme ?
De plus en plus mal à l'aise :
- Non, bien sûr.
Et moi, sans pitié :
- Donc vous ne voulez pas réellement que je réponde à cette question, n'est-ce pas ?

Cette conversation montre à quel point les recruteurs sont mal préparés à affronter ces femmes qui se disent capables de relever des défis masculins.
Autre classique du genre, il me demande quels sont les noms des autres sociétés auprès desquelles j'ai postulé. Je réponds que je n'ai pas fait d'autre demande car seule BOITE m'intéresse. Mais, si on ne vous prend pas, que ferez-vous ? - J'avais prévu de partir faire le tour du monde avec mon sac à dos, pendant un an ou deux, je reprendrai tout simplement mes plans de départ.
L'après-midi se déroule sans autre incident avec entretiens, tests de logiques et analyses psychologiques.
Mais ce n'est que le premier tour et le début de deux semaines d'attente avant de savoir si nous avons franchi cette sélection préliminaire.
C'est très long deux semaines quand on attend une réponse. Je veux ce job, je veux devenir ingénieur terrain, je veux aller sur les plates-formes pétrolières et y travailler jour et nuit mais surtout je veux prouver que je peux le faire. De tous les boulots dont j'ai entendu parler, c'est le plus difficile et le plus grand challenge que j'ai pu trouver. Exactement ce dont j'ai besoin, un travail qui me permette de découvrir le monde tout en prouvant au monde entier qu'une femme peut faire un métier d'homme.

Ça y est, la lettre est là. Je la regarde un bon moment avant de l'ouvrir.

Oui, je suis admise.. A venir passer un week-end complet de sélection en Italie, tenue de travail de rigueur, à l'occasion duquel BOITE a l'intention de tester nos capacités manuelles.
Je ne tiens plus de joie, j'ai passé la première étape, moi qui ne savais même pas il y a un mois qu'ils prenaient des femmes.

Quelques jours plus tard, à Parme, nous avons le droit à un traitement de roi, pour nous étudiants sans le sou habitués aux voyages galères à coup de charters et d'auberges de jeunesse.
Deux jours de test intensifs, avec au programme démontage et remontage des équipements, cours théoriques sur leur fonctionnement et contrôle écrit final. Le tout entrecoupé d'entretiens, de repas pris ensemble et dans la bonne humeur, sous l'œil vigilant du recruteur.
A la fin des deux jours, nous repartons sans connaître le résultat final. Nous savons déjà que plus de la moitié d'entre nous sera éliminée.

Je sais que l'attente ne sera pas longue cette fois. Ils savent déjà qui est sélectionné mais préfèrent nous prévenir par courrier ultérieurement.

JE SUIS ACCEPTEE.
Champagne. Musique. Fête.
Je commence le 1er août. Au Nigeria.

Le Nigeria.
Je sais tout juste que ça se situe en Afrique et je me jette sur l’Atlas pour en apprendre un peu plus sur ma destination à venir. Déjà, c’est une ancienne colonie anglaise à ne pas confondre avec le Niger, ancienne colonie française.
la République Fédérale du Nigéria, composée de 36 Etats et du Territoire de la Capitale Fédérale (Abuja) est indépendante depuis le 1er octobre 1960. Le dictateur, Babangida est en place depuis 1985. Me voilà bien avancée.

Plus de 200 ethnies cohabitent sur le territoire nigérian, mais on parle en général principalement des trois ethnies dominantes que sont les Haoussas au Nord, les Igbos au Sud-Est et les Yorubas au Sud-Ouest. Je ne me doute pas encore de l’importance que ces informations auront bientôt pour moi.
C’est aussi le pays du Biafra et j’ai en tête ces images de d’enfants affamés que la télévision nous montrait il n’y a pas si longtemps.
Sa population est estimée aujourd'hui à 120 millions d'habitants, soit 20% de celle de l'Afrique subsaharienne et 47% de l'Afrique de l'Ouest. La superficie du Nigeria équivaut à deux fois la France.
Le PIB s'élève à 35 milliards de dollars, soit 12% de celui de l'Afrique Subsaharienne et 41% de l'Afrique de l'Ouest. Le Nigeria est également le premier pays producteur de pétrole d’Afrique. Voilà, je me sens savante tout à coup.

Mais ce que les atlas oublient de dire c’est que Lagos est la capitale la plus violente au monde et que Warri, ma destination finale est la ville la moins sûre du pays. Tout un programme !

Aujourd’hui tout cela ne m’importe peu car je suis à la fois excitée et angoissée à l'idée d'entrer dans un monde des plus masculins où peu de femmes ont eu l'occasion de travailler. Un défi à ma mesure.

Avant même de signer, je commence par passer deux semaines en Cornouailles à perfectionner mon anglais. Je suis logée dans une famille, passe mes journées à prendre des cours particuliers et mes soirées avec les autres collègues, français pour la plupart. Nous nous concentrons sur des points de grammaire, l'écoute des différents accents et le travail du mien. Mais ai-je vraiment envie de perdre mon accent sexy ?
Le cours se termine le 15 juillet, j'arrive à convaincre l'école de me laisser partir 24 heures en avance afin de participer au bicentenaire de la révolution française. BOITE me fait largement comprendre que je suis rentrée chez elle comme en religion et que privilégier une petite fête à Paris à une journée de cours de langue est quasiment sacrilège.

Nous nous retrouvons au siège afin de signer notre contrat. Nous sommes dix-huit, seize hommes et deux femmes. Deux femmes ? Et oui, une Italienne fait partie de la fête, nous nous observons de loin. Première impression ? Bien. Finalement je ne suis pas mécontente de cette compagnie inattendue. Nous allons peut-être pouvoir nous réserver des quarts d'heure de conversation de filles.

Le soir même, chacun s'envole pour sa destination finale.

J'ai de la chance, je voyage avec Howard, un Américain en partance pour Port Harcourt, moi je vais à Warri.
Quand nous arrivons à l'aéroport de Lagos, nous plongeons tout de suite dans l'ambiance. La chaleur et l'humidité nous cueillent à la descente de l'avion
Bien entendu personne ne nous attend à l'aéroport et nous devons nous débrouiller pour passer l'immigration. Mon visa n'est pas franchement en règle, mais en tant que femme, personne ne s'attend à ce que je vienne travailler et il ne me reste plus qu'à inventer un frère, un père ou un fiancé (ou les trois) que je visite régulièrement et qui justifieront dans le futur mes fréquentes excursions dans un pays pas particulièrement réputé pour ses attractions touristiques.
Je suis heureuse d'être avec un compagnon qui prend les choses en main ; mon anglais que je pensais assez bon est mis à rude épreuve ici et il faut se battre contre une multitude de porteurs qui se jettent sur nos petits bagages. Nous passons la douane avec si peu d'affaires qu'ils ne peuvent vraiment rien taxer malgré une bonne volonté de leur part des plus insistantes. Tout cela dans la chaleur de l’aéroport, au milieu d’une foule grouillante, à la recherche d’un peu d’air que la climatisation en panne est incapable de fournir.

La dernière épreuve est celle du taxi. A peine sortis, nous devons affronter une meute de chauffeurs qui offrent spontanément leurs services quand ils remarquent que nous ne sommes pas accompagnés. Nous avons été prévenus à propos des faux chauffeurs de taxi qui détroussent leurs clients dans un endroit désert et nous faisons de notre mieux pour en choisir un avec une tête qui inspire confiance. Facile à dire mais ce ne sont pas les quelques étudiants africains que j'ai pu fréquenter pendant mes études qui m'ont préparée à cela et je tente de déchiffrer les visages qui viennent à notre rencontre.

Il semble que nous ayons bien choisi, nous arrivons entiers à destination. Hôtel cinq étoiles pour notre première nuit ici. Howard me demande :
- On se retrouve pour dîner dans une heure ?
- D'accord, une préférence ?
- Tout sauf de la nourriture africaine, je crois que nous en ferons overdose d'ici peu.
Je me fais couler un bain moussant dans la salle de bain en marbre. Quel plaisir de se sentir riche pour quelques heures. Mon premier travail, mon premier salaire qui va être plus important que tout ce que je possède après des années de vie étudiante.
Nous finissons la soirée dans un restaurant de luxe où nous mangeons de la nourriture française arrosée de vin rouge français ! Je crois que je vais pouvoir me faire assez facilement à cette vie, après tout.

Le lendemain, je me réveille à l'aurore, mon avion doit partir à huit heures. L'aéroport interne correspond à ce qu'on peut attendre d'un petit aéroport en Afrique. Une foule de gens marche (car on ne coure pas ici) dans tous les sens et propose un tas de services obscurs, il n'y a pas de bureau d'enregistrement mais un type qui roupille derrière son comptoir en bois et des bagages qui s'entassent sur des chariots à côté. Après avoir réussi à faire tamponner notre billet, à recevoir une sorte de carte d'embarquement sans numéro de siège et à vérifier que notre bagage va bien augmenter la pile au risque de la faire s'écrouler, nous attendons d'être appelés.
Je m'endors à moitié en attendant cet avion qui a déjà 45 minutes de retard non annoncé quand un homme nous appelle pour l'embarquement. C'est à dire faire la course sur la piste en espérant qu'ils n'ont pas distribué trop de cartes d'embarquement et qu'on aura bien un siège dans un petit avion de dix-huit places qui ne me semble pas le plus sûr moyen d'arriver à destination.

Une heure et pas d'incident plus tard, nous atterrissons à Warri ; la piste traverse la route principale de la ville qui est fermée pour l'occasion, le folklore continue.
Deux ingénieurs sont là à m'attendre, en combinaison de travail et chaussures de sécurité. Tout cela me semble irréel, hier matin je signais mon contrat à Paris et aujourd'hui je suis en train de me frayer un chemin au milieu des mendiants polios, dans la moiteur ambiante et en compagnie de deux ingénieurs arabes (un Tunisien et un Libyen) qui me souhaitent la bienvenue en tenue de travail sans sembler remarquer mon air ahuri.
Il est vrai que je ne voulais pas d'un travail de jeune cadre dynamique entourée de jeunes loups aux dents longues, mais de là à travailler en bleu ! Et mes chevaliers servants me conduisent à la base à travers les routes défoncées.

Arrivée là, je commence à me demander si j'ai vraiment fait le bon choix. Je me retrouve dans le bureau du FSM (Field Service Manager = notre chef à nous, les ingénieurs) qui est la caricature du Français grande gueule, bon vivant à la bedaine généreuse et aux colères célèbres.

La conversation qui s'ensuit n'est pas spécialement faite pour me mettre à l'aise. J'entame timidement : Bonjour, comment allez-vous ? Je suis la nouvelle.
- Tu apprendras qu'ici les Français se tutoient.
Et je me retrouve à lui adresser la parole de manière détournée pendant les trois semaines à venir. Il est vraiment trop impressionnant pour que je le tutoie d'emblée et c'est mon chef tout de même.

La demi-heure qui suit consiste en un réquisitoire des choses à faire et à ne pas faire pendant mon séjour avec la conclusion que je suis ici pour en baver et prouver à tous, moi y compris, que je peux supporter la pression.
BOITE a pour principe de former les nouveaux arrivants pendant environ huit mois en leur menant la vie aussi dure que possible pour éliminer les éléments qui n'ont pas un moral d'acier, une résistance à toute épreuve et un contrôle de soi proche de la perfection, le tout secondé par une grande faculté d'apprendre et une mémoire d'éléphant.
La formation débute par un mois sur une base, durant lequel nos seuls buts sont de plaire à notre chef afin d'obtenir un rapport favorable et de réaffirmer que nous voulons véritablement poursuivre dans cette voie.

Suivant la coutume qui dit que si les anciens nous ont traités durement au début de notre carrière, nous traiterons les nouveaux durement pour prendre une revanche bien méritée, le FSM me décrit avec un sourire sadique la liste des tâches que j'aurai à accomplir dans les trente jours qui suivent, c'est le retour du bizutage. Apparemment, il semble que ma qualité de femme me permette d'échapper à une de ces épreuves non officielles qui concerne la faune des bars locaux.
Ce pamphlet n'a pour effet que de me renforcer dans l'opinion que je vais m'accrocher et leur prouver qu'une femme peut faire aussi bien et pourquoi pas mieux qu'un homme. C'était peut-être sa manière de motiver ses troupes : le défi. Et je dois avouer que ça a certainement très bien marché pour moi.
Je passe le reste de la journée à faire connaissance avec mes collègues de travail et à essayer de comprendre un peu mieux en quoi consiste ce métier auquel l'école m'a si peu préparée.

Le soir, nous mangeons tous ensemble à une grande table qui peut accueillir une vingtaine de personnes et où se côtoient une dizaine de nationalités. La conversation revient sans arrêt au travail et je me sens un peu perdue au milieu de ce groupe qui semble en complète symbiose et qui s'exprime en acronymes. Exemple type : " Pendant le run de mon LDT, je n'avais pas complètement ouvert le caliper à TD. Mon pad a commencé à flotter dans le washout et à lire n'importe quoi. Mon DRHO est devenu loufoque, etc.. "
Je suis en train d'essayer de découvrir simultanément un métier, un nouveau pays et un nouveau groupe de personnes, le tout en anglais alors que je suis à peine sortie de mon cocon dans lequel nous maintient la vie étudiante. Tout cela sans pouvoir rentrer chez moi le soir ou téléphoner pendant deux heures à ma meilleure amie et confidente pour partager mes doutes et mes questions.
Sans oublier que la seule femme que j'ai rencontrée aujourd'hui, en dehors des secrétaires, est l'épouse d'un ingénieur. Elle semble voir d'un très mauvais œil l'arrivée de cette femme qui va lui ravir l'exclusivité et auprès de qui, à priori, son charme, réel d'ailleurs, de petite fille a peu de chance de marcher.

J'étais plutôt contente de rencontrer une autre femme, espérant trouver une future amie et pourquoi pas une future confidente qui comprendrait les problèmes purement féminins auxquels je vais être quotidiennement confrontée dans un avenir proche mais je dois déchanter très vite et finalement notre relation aboutit à un pacte de non-agression à défaut d'amitié.

Ce monde que j'aborde me semble très dur et apparemment ces ingénieurs ne sont pas des sentimentaux prêts à écouter mes états d'âme. L'attitude commune semble être de serrer les dents en attendant des jours meilleurs. Et le téléphone international inexistant m'interdit tout contact avec mon ancien monde !
La nuit agitée qui s'ensuit ne m'est pas d'un très grand secours.
Finalement, les jours se ressemblent, levée tôt pour être au travail à 8 heures, retour vers 19 heures pour l'apéro suivi du dîner en groupe. Seul le dimanche après-midi est libre.
Je ne comprends toujours pas les conversations à table, mais au moins j'ai l'impression de m'intégrer un peu.

Demain est un grand jour, je pars sur le rig pour la première fois. Enfin je vais aborder le vrai monde.
Vue d'hélicoptère (mon baptême), une plate-forme (ou rig) en mer ressemble à une énorme structure métallique d'environ 50m sur 30 m, posée sur 3 ou 4 pieds (du moins ce style de rig en mer peu profonde) avec une mini Tour Eiffel de 40 m de haut à un bout. Le reste étant surchargé entre les grues, les tubes en attente et les équipements divers. Du côté opposé de la tour se trouvent les quartiers résidentiels où coexistent quatre-vingts personnes, pratiquement toujours des hommes, par chambrées de 4 à 6, avec salle de bain commune.

Le bruit est permanent, le travail se fait par équipe. Aujourd'hui, nous allons sur un rig d'exploration. Une fois les études sismiques de surface terminées, des spéculations sont faites sur la présence de pétrole à l'aide du profil géologique du sous-sol ; puis on fore pour vérifier et enfin exploiter le réservoir en cas de succès.
Notre travail (ou plutôt le travail de mon tuteur) consiste à intervenir dès la fin du forage et, à l'aide d'outils de mesure, à déterminer le profil géologique du puits sur sa profondeur (soit faire des logs) et confirmer s'il y a des hydrocarbures, la position exacte et la hauteur des réservoirs de pétrole, d'eau et de gaz.

Avant ces mesures, le client a réussi à ramener quelques échantillons à la surface au cours du forage et a bien sûr une opinion sur la présence d'hydrocarbures mais il attend les résultats des logs pour estimer le volume potentiel et confirmer ses hypothèses.
Quand on travaille sur un champ pétrolifère bien connu avec de nombreux puits exploités, les résultats de ce nouveau forage sont généralement sans surprise, mais quand on aborde une région inexplorée, alors les logs sont attendus avec beaucoup d'impatience et le client exerce une forte pression pour obtenir des résultats rapides.
Considérant le coût de fonctionnement d'un rig, le temps est précieux, le travail ne s'arrête jamais et l'ingénieur terrain doit être prêt à intervenir dès que le forage est terminé, de jour comme de nuit, et ne peut s'arrêter avant que son travail ne soit achevé. Ce qui implique de manger devant l'ordinateur un repas choisi à la cantine par les assistants et passer les prochaines 50 heures à courir entre l'unité de travail, l'ouverture du puits par laquelle descendent successivement les différents outils, l'atelier où sont stockés les instruments en attente pour une ultime vérification et une petite pause aux toilettes qu'on n'a pas encore réussi à supprimer. Evidemment, hors de question de se reposer et encore moins de dormir.
Bien sûr tout cela fait encore pour moi partie du domaine de la légende mais je vais enfin avoir l'occasion de l'approcher.

A la descente de l'hélicoptère, je ressens une certaine tension. Tous ces visages tournés vers moi expriment plus de curiosité que d'animosité, mais je ne peux m'empêcher de me sentir mal à l'aise.
Nous allons directement dans le bureau du chef à bord (company man) qui semble un peu embarrassé par cette situation nouvelle pour lui. Ces plates-formes ne sont pas faites pour accueillir des femmes, il n'y a pas de chambre ou de salle de bain à usage purement féminin.

Pour le moment, il résout le problème en me donnant la chambre des V.I.P. (Very Important People), qui par chance est libre. Mais que se passera-t-il le jour où une huile montera à bord ?
Puis il me permet d'utiliser la seule salle de bain privée de l'endroit, la sienne.

Dans le futur, j'arriverai toujours à un accord similaire, car je n'apprécie guère de partager une salle de bain commune avec des hommes qui ont l'habitude d'être entre eux et sortent facilement nus de la douche. Par contre, partager une chambre ne me dérange pas du tout, une fois que j'ai pu récupérer une couverture supplémentaire que je transforme en rideau autour du lit.

Le premier contact passé sans trop bafouiller ni me ridiculiser, je m'empresse de rejoindre mon tuteur dans l'unité de travail où, si je ne sais toujours pas ce que je dois faire, je me sens au moins en sécurité.
Ce soir-là, nous commençons le travail à 11 heures du soir et nous travaillons jusqu'au milieu de l'après-midi. Il paraît que c'est court. Je suis crevée, je n'ai pas dormi depuis 36 heures. Mais de voir cet ingénieur virtuose au milieu de la tempête, seul maître à bord de son navire, alors que les représentants du client s'agitent autour de lui et cherchent à évaluer le potentiel du puits, cela me redonne confiance et j'admire la façon dont il garde le contrôle de la situation.
Je suis de plus en plus motivée, je dois réussir.

Le reste du séjour se poursuit sans que je retourne sur un rig mais c'est une Magali dotée d'un rapport favorable du boss et déterminée à abattre tous les obstacles qui se rend au centre de formation de Parme.
Dans l'avion du retour, je retrouve Howard qui semble avoir passé un excellent moment à Port Harcourt ; nous nous encourageons mutuellement et nous souhaitons bonne chance pour la suite. L'avenir me semble radieux aujourd'hui.


Chapitre 2

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